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Publié le 27/03/2009 | 17:26

POLITIQUE. Ce que gagne la France à garder Mayotte

Par Timothy MIRTHIL

Les Mahorais votent dimanche 29 mars 2009 pour devenir ou non département. L’Etat désire cette évolution statutaire destinée à définitivement ancrer l’île dans le cadre national. Car l’influence française dans la zone y gagnerait. Explications.

JPG - 18,2 ko Carte du sud de l’océan Indien avec l’archipel des Comores (Anjouan, Mohéli, Mayotte, Grande Comore), situé à l’entrée du Canal du Mozambique © D.R. Mayotte est très bien située. Sur le plan géostratégique s’entend. Là réside probablement l’attachement de la France à cette petite île de 374 km2, située dans l’hémisphère sud, à l’entrée du Canal du Mozambique, à mi-chemin entre Madagascar et le continent africain. C’est d’ailleurs son intérêt géostratégique qui décida la France, via sa marine militaire, à s’y établir définitivement en juin 1843. Depuis, les militaires sont campés sur l’île et dans tout l’océan Indien.

De la position militaire…

Les unités des Forces françaises en zone sud de l’océan Indien comptent 1 460 militaires. Unités principalement déployées à la Réunion et à Mayotte où réside un détachement marine fort d’une vedette de servitude et d’une vedette côtière de la gendarmerie maritime, des unités du Service Militaire Adapté et, surtout, du Détachement de la Légion étrangère de Mayotte (DLEM) qui tient garnison au quartier Cabaribère, sur le rocher de Dzaoudzi. Placé en sentinelle avancée dans l’océan Indien, à l’entrée du canal du Mozambique, la Légion y compte 255 hommes.


La mission des Forces armées zone Sud de l’Océan Indien (FAZOI) garantit entre autres la protection du territoire national et des installations stratégiques et préserve les intérêts de la France sur l’ensemble de la zone de responsabilité permanente (ZRP), en maintenant la capacité d’intervention des forces armées. 

En somme les forces françaises sont présentes pour stabiliser cette zone sous influence en cultivant un lien privilégié entre la France et les pays voisins que sont Madagascar, Maurice, les Seychelles et les Comores. Cette coopération et cette influence concernent également le commerce par voie maritime qui représente 90% des échanges commerciaux intercontinentaux.


JPG - 12,1 ko Les Mahorais votent dimanche © RFO ….à la stratégie commerciale


Le Canal du Mozambique offre donc à la France des routes maritimes stratégiques au sud de l’océan Indien. Les sécuriser permet de bénéficier d’une Zone économique exclusive (ZEE) de 74 000 km² tout autour de Mayotte. 


Cet atout incontestable lui permet de jouir aussi d’une position privilégiée sur la scène régionale en siégeant dans la quasi-totalité des instances de préservation de l’environnement et de négociation du droit maritime.


Plus largement, grâce à ses territoires et collectivités d’Outre-mer, le droit de la mer a consacré l’exercice par l’État français de droits souverains sur près de 11 millions de km2 d’espaces maritime. La France est ainsi à la tête du deuxième plus grand domaine océanique du monde après les Etats-Unis. Un privilège qui explique en partie l’attachement de la France aux moindres confettis de l’Empire disséminés sur trois océans.

Coopération dans l’Océan indien 


Depuis 25 ans la Commission de l’Océan Indien (COI) représente un important espace de francophonie dans cette région du monde. Elle assure une coopération régionale avec les pays du Canal du Mozambique (Comores, Seychelles, Madagascar, Maurice) et les territoires français comme La Réunion. Elle assure aussi une coopération multinationale pour rassembler les pays qui la constituent et aider la montée en puissance du dispositif sécuritaire de cette organisation (Force africaine en attente -FAA-).

JPG - 16,1 ko © RFO Ces dernier s mois, les élus mahorais ont ainsi renforcé les contacts avec les membres de la COI en rendant visite à leurs homologues de l’île Maurice, des Seychelles ou de Madagascar et en développant les actions de coopération régionale. Le Chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy, a aussi décidé d’engager avec le Président de l’Union des Comores un dialogue politique, afin de « normaliser » les relations entre les deux Etats.

Cette démarche repose sur le groupe de travail de haut niveau (GTHN) qui s’est réuni plusieurs fois en France et aux Comores. Au mois de septembre 2008, le déplacement officiel d’une délégation de l’Union des Comores à Mayotte fut une illustration forte de cette volonté « d’inventer un nouvel avenir qui inscrira pleinement Mayotte dans sa géographie, pour qu’elle ait encore plus d’atouts pour son développement. », explique le site internet de la diplomatie française. « Les travaux du GTHN sont indépendants de la départementalisation qui reste un processus interne à l’organisation administrative de la France. », affirme le même site.


Passer outre le conflit

Malgré les bonnes intentions diplomatiques, il subsiste un conflit entre la France et les Comores. Un conflit juridique, du moins, dont Mayotte est l’enjeu.

Alors que le droit international de la décolonisation est fondé sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Mayotte est toujours rattachée à la France à la faveur d’un referendum qui eu lieu en 1974 (63,82% pour le ‘oui’). Le droit interne français (loi du 31 déc. 1975) et la Constitution française (art. 53), appliqués prioritairement au traité, écartent le droit international et prennent en compte, à tout moment, l’opinion des Mahorais qui ont décidé jusqu’à présent d’être français.

Concrètement, Mayotte est donc comorienne selon le droit international mais française selon le droit français. Et malgré une vingtaine de résolutions de l’ONU qui demandent à la France le respect des frontières issues de la colonisation, en jugeant irrégulier le décompte du referendum de 1974 et le Conseil exécutif de l’Union africaine (UA) qui exige l’arrêt immédiat de ce processus de départementalisation, la France n’en démord pas.


© RFO Face à Mayotte, les Comores essaient de grandir

Fort du soutien international, le président de l’Union des Comores, Ahmed Abdallah Sambi ne désespère pas de ramener Mayotte dans le giron comorien. Il cherche donc à renforcer la position de l’ex-République islamique des Comores dans la zone en multipliant les coopérations qui sont autant d’appels à l’investissement.

Récemment, au mois de février 2009, le fils du ministre de la défense du Koweït, le cheikh Sabah Jaber Mubarak Al-Sabah, était présent dans l’archipel, attendant le feu vert de la Banque centrale des Comores (BCC) pour investir. Pékin a aussi promis l’érection un grand hôpital tandis que le 07 mars, le président iranien faisait escale à Moroni sur le chemin le ramenant à Téhéran après sa visite au Kenya et à Djibouti. Mahmoud Ahmadinejad n’avait pas caché son émotion face au chaleureux accueil qui lui avait été réservé. Enfin, Kadhafi, président de la Lybie, devrait s’y rendre bientôt après que son ministre des affaires africaines, Ali Triki, soit venu à Moroni le 03 mars. 


Le président comorien vient de nommer le Belge d’origine syrienne Albert Karaziwan ambassadeur itinérant pour les pays du Golfe et conseiller spécial de l’Union des Comores. Tant de relations avec les pétro-monarchie et les grandes puissances du Moyen-Orient pourraient constituer à l’avenir une influence non négligeable dans la zone face à la France.
Une Mayotte européenne


La départementalisation peut également permettre à Mayotte de connaître une évolution de son statut au sein de l’Union européenne. Et donc rendre la France plus influente encore au sein de cette institution.


En devenant Région ultrapériphérique (RUP) de l’Europe à partir de 2011, Mayotte bénéficiera des dispositions du Traité de l’Union qui reconnaît la spécificité des RUP et la nécessité d’adapter les politiques communautaires à leurs réalités et à leurs contraintes permanentes. Ainsi, l’Europe pourra contribuer davantage au développement de Mayotte.
Mais la départementalisation ne conduit pas directement au statut de RUP et ne donne pas accès automatiquement aux fonds structurels comme le Fonds européen de développement régional (FEDER) ou le Fonds social européen (FSE). Cette procédure suppose, entre autres, que Mayotte puisse faire face à l’ensemble de ses obligations de région européenne.

JPG - 11,7 ko Archipel des Comores (Anjouan, Mohéli, Mayotte, Grande Comore,) © D.R. Zone d’investissement

635 millions d’euros étaient prévus en 2009 pour Mayotte. La crise a légèrement infléchi l’effort budgétaire de l’Etat. Le PIB par habitant (3 600 euros par personne) est le plus faible, ce qui fait de Mayotte la collectivité la moins bien lotie en termes de dotation budgétaire. Outre-mer, c’est Saint-Pierre-et-Miquelon qui bénéficie par habitant de la dotation la plus importante (8.000 euros). Entre les deux, toujours par habitant, on trouve la Guadeloupe (5 468 euros de dotation), la Martinique (4 600 euros), la Guyane (5 239 euros), La Réunion (5 110 euros), la Polynésie française (5 316 euros), la Nouvelle-Calédonie (4 568 euros) et Wallis-et-Futuna (6 225 euros).

Mais elle pourrait devenir une importante zone d’investissements avec l’arrivée de grandes surfaces et l’installation de concessionnaires automobiles par exemple. A contrario, les prix augmenteraient, les importations pourraient créer du déséquilibre commercial sans pour autant favoriser la petite entreprise locale.


Il est donc dans l’intérêt de la France que Mayotte devienne département. Mais cette évolution statutaire survient alors que les quatre autres départements ultramarins, entrés dans ce statut depuis 1946, le remettent en cause. Aujourd’hui après les graves crises sociales qui ont secoués les Outremers, La Martinique la Guyane, la Guadeloupe et la Réunion évoquent une possible réforme de leur statut, loin du modèle obsolète d’après-guerre. La Nouvelle-Calédonie, via son futur referendum, marche vers son indépendance. Les Polynésiens manifestent les mêmes intentions.

Mais les confettis de l’Empire ne se laissent pas administrer pas avec facilité. Car conscientes de contribuer à l’influence de la France dans le monde, les populations d’Outre-mer ont parfois le sentiment que la question du statut ne suffit pas à répondre à leur propres besoins et à leurs intérêts réels.

Retrouvez notre dossier : "Quand Mayotte deviendra département"

INTERVIEW. Trois questions à Odile Biyidi, présidente de l’association Survie

Survie est une association (loi 1901) qui mène des campagnes d’information et d’interpellation des citoyens et des élus pour une réforme de la politique de la France en Afrique et des relations Nord-Sud. Elle milite en faveur de l’assainissement des relations franco-africaines, de l’accès de tous aux biens publics et contre la banalisation du génocide. Présidente de Survie et ex-professeur agrégé de lettres, Odile Biyidi-Tobner a publié Du racisme français (Editions Les Arènes, 2007) et Négrophobie. Réponse aux « négrologues », journalistes françafricains et autres falsificateurs de l’information (en collaboration avec Boubacar Boris Diop et François-Xavier Verschave, aux Editions Les Arènes, 2005).

Odile Biyidi © D.R. Pourquoi considérez-vous que le référendum sur la départementalisation à Mayotte est illégal du point de vue du droit international ? 


Odile BIYIDI : Parce qu’il y a eu plusieurs décisions de l’Onu qui ont condamné la France en 1975, lors du référendum pour l’indépendance, pour avoir pris en compte illégalement le référendum à Mayotte alors que c’était l’ensemble des Comores qui formait une entité territoriale. La France a considéré que le cas de Mayotte pouvait se décider à part. Dès le départ la présence française à Mayotte est illégale et une vingtaine de décisions de l’Onu vont dans ce sens-là.

On a parfois du mal à comprendre cette volonté française de conserver ce petit bout de territoire, d’autant que la charge financière est importante pour l’Etat… 


Odile BIYIDI :
Economiquement il n’y a aucun intérêt. Mais il n’y en a un sur le plan stratégique car la France veut demeurer dans les deux ou trois grandes puissances mondiales présentes sur tous les continents et sur tous les océans. Avec Mayotte il y a un pied à terre vers le Sud de l’océan Indien et une étape vers les stations antarctiques françaises.

Pourtant il ne serait pas difficile de concevoir à Mayotte une sortie avec des stades d’autonomie afin qu’à terme ce territoire évolue pour le grand bien de l’archipel des Comores, tout en demeurant dans l’orbite française. Cependant il se trouve que les 185 000 Mahorais sont complètement fanatisés et qu’il y a une panique chez eux à l’idée qu’ils pourraient perdre le « chapeau français ». La départementalisation est une grosse bêtise ; il aurait mieux valu maintenir un statut plus souple. On a bien vu avec ce qui s’est passé aux Antilles et que la départementalisation n’avait peut-être pas été le bon choix en 1945.
Autre observation : pourquoi tous les Français ne sont-ils pas consultés pour cette modification du territoire national ? Pourquoi ce référendum en catimini ?

Que pensez-vous du silence de la communauté internationale sur ce référendum ? 

Odile BIYIDI : L’Union africaine a quand même condamné ce référendum. Il faut constater la lâcheté de l’Union européenne, qui a des tas d’autres choses à discuter avec les Français et ne veut pas attaquer Paris là-dessus. C’est juste le cynisme des grandes puissances. Concernant les Nations unies, il faudrait qu’il y ait une proposition de protestation qui soit déposée, et les Français ont semble-t-il muselé les Comoriens.

Propos recueillis par Philippe Triay

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