Après son ’Gungu’, performance artistique inspirée de la tradition, réalisée le 13 mars dernier dans les rues de Moroni aux Comores, l’artiste Soeuf Elbadawi s’est vu ostracisé. La polémique enfle.
Soeuf Elbadawi © Saindou Kamal’Eddine
« Mkolo nalawe ! » (dehors le colon !). Hué par la foule, le comorien Soeuf Elbadawi a été traîné pendant de longues minutes telle une bête dans les rues de Moroni. C’était le 13 mai dernier. Les mains liées, le torse et la tête recouverts de chaux blanche, cordelé, tiré et sérieusement encadré, l’artiste a volontairement subi l’humiliation collective du "Gungu", tradition populaire, à la fois politique et culturelle.
Originellement, le Gungu est cet acte qui permet à la communauté de condamner collectivement l’immoralité d’une personne. Humiliation collective, elle permettait aux villageois d’exprimer leurs peurs ou de s’acquitter à bon compte de leurs propres méfaits. Inspiré par cette coutume, Soeuf Elbadawi a rejoué la scène travesti en colon, pour dénoncer, dans le contexte actuel, la présence française dans l’archipel des Comores.
Art patriotique
Ce jour là, la performance artistique bénéficia d’un certain succès, notamment auprès des jeunes patriotes comoriens de l’association Mawatwaniya puisqu’elle s’intégrait dans un ensemble de manifestations organisées cette même semaine contre la domination de la France sur Mayotte, récemment devenue département.
Ce "happening", destiné à interpeller les Comoriens sur ce que l’artiste juge comme le « viol de l’intégrité territoriale des Comores », n’aurait pas plu. En réaction, le directeur de l’Alliance française de Moroni a fait savoir qu’il condamnait la création jugée trop violente.
« Par une lettre datée du 28 mai 09, Jérôme Gardon, directeur de l’Alliance franco-comorienne de Moroni nous indique que son comité d’administration ne mettra pas son lieu à la disposition de la compagnie O Mcezo* pour finir la création de ‘La Fanfare des fous’, un spectacle sur la dépossession citoyenne, et ce, en dépit des accords établis depuis novembre 2008 avec Soeuf Elbadawi, notre directeur artistique. Cette décision intervient en réaction contre Soeuf Elbadawi, qui aurait été ‘l’instigateur d’une manifestation politique violente’ qui a suscité une importante polémique à Moroni. », précise un communique de la compagnie O Mcezo* avec laquelle travaille l’artiste comorien.
Polémique
Cette déprogrammation a suscité la polémique, aux Comores d’abord, et dans tout l’océan Indien ensuite. C’est que cette interdiction fait suite à une première mise à l’écart du plasticien comorien Seda qui collaborait avec l’école française Henri Matisse pour avoir pris part à cette même performance en mars dernier.
Du coup, le Journal de l’île de la Réunion a consacré une pleine page à cette histoire le 03 juin, tandis que l’hebdomadaire comorien Al-watwan l’évoque à chacune de ses éditions. Et l’écrivain comorien Aboubacar Said Salim s’est indigné à travers une virulente tribune dans les colonnes du même journal, fustigeant « la nouvelle race des gardiens de la culture française ou ce qu’il en reste, (qui) confond alliance et aliénation. ».
L’intellectuel se fait plus acerbe, précisant plus loin « Mais après tout, puisque l’Alliance franco-comorienne n’a de comorien que l’adjectif, le financement étant assuré uniquement par la France, Gardon a raison de lancer des fatwa contre ceux qu’ils considèrent hérétiques vis-à-vis de la pensée officielle de la France ».
Mais voilà, aucun de ces journalistes n’a pris le soin de contacter l’intéressé, à savoir le comité directeur de l’Alliance franco-comorienne, qui à son tour a publié une réponse. Son président Aboubakar Cheikh y défend un certain apolitisme et assume la décision de déprogrammation : « les Alliances françaises sont étrangères à toute préoccupation politique, religieuse ou raciale (…) Le comité de l’Alliance franco comorienne ne souhaite pas, dans l’immédiat, que notre établissement culturel soit associé à cette polémique, ce que ne manquerait pas de provoquer un accueil de votre compagnie en résidence ».
Soeuf Elbadawi © Saindou Kamal’Eddine
Pour Aboubakar Cheikh, l’artiste est allé trop loin : « La xénophobie qui est ressorti dans l’incarnation du personnage blanc traîné ligoté ne pouvait que choquer les diverses sensibilités. C’est en respect à tous ceux là que le comité a dû se positionner. Au-delà du symbolique vous savez pertinemment que la rhétorique fait jaillir des interprétations multiples et qu’aucun symbole ne peut recueillir l’unanimité ».
Puis le directeur de l’Alliance s’attaque plus loin aux propos de l’écrivain Aboubacar Said Salim sur la question du financement ainsi qu’au travail de l’artiste : « Il est vrai que l’Alliance ne perçoit que quelques miettes de la France en guise de subvention comme le disent certains. Mais de toute façon Elbadawi, lui, n’y va pas de la petite cuillère. Figurez vous que son seul spectacle ‘Moroni Blues’ a fait exploser le budget de l’Alliance tout récemment avec une prise en charge dépassant trois millions deux cent mille francs comorien (3 200 000 FC), dont le cachet qui s’est élevé à 1 722 000 FC. »
La bataille fait rage, donc. Mais au-delà de la polémique qui oppose les artistes Comoriens et l’Alliance franco-comorienne, c’est la question de la place de l’art aux Comores qui fait débat.
L’art en tant qu’outil permettant d’interroger, de débattre, d’incarner le politique, d’exhumer la parole refoulée. En l’occurrence, le débat porte ici sur la très délicate question de la place et de l’identité de l’île de Mayotte qui est française depuis 1975 malgré le droit international qui la dit comorienne.
Et même si d’aucun peut juger ce Gungu trop agressif, il a le mérite d’exploiter une violence symbolique, prémice au débat, à la controverse. Loin, très loin d’une possible violence réelle, qui risquerait d’émerger aux Comores comme à Mayotte, si la parole des peuples continuait à être tue.
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